Youri Messen-Jaschin

L’art Optique, une illusion, un piège visuel, un art à part?

Que pense le visiteur devant cette toile a priori striée dans différents sens, de noir et de blanc? À moins que ce ne soit que du gris? Ou peut-être avec des nuances rosées et jaunes? Certains voient à l’extrême droite des lignes rouges et vertes. Un autre voit ce bleu si particulier qui n’est ni céruléen ni myosotis…

’Op Art, qui met en scène des illusions d’optique est un art mathématique. Tout est calculé au centième de millimètre pour arriver à ce fourvoiement de la vision qui fait qu’une chose qui n’existe pas soit détectée par le cerveau. Ceci dans des teintes différentes, dépendant des dispositions de la personne qui le regarde, de sa manière de le percevoir et de l’impact que l’image peut avoir sur telle ou telle partie du cerveau. Une maîtrise inouïe du trait à main levée est nécessaire pour arriver à une œuvre aboutie. Ils ne sont qu’une vingtaine d’artistes dans le monde à le pratiquer pendant plusieurs décennies. Maître en la matière, Youri est l’un d’eux. Le seul en Suisse. Qui est-il?

Qui est Youri, ce Greco des temps modernes?
A 16 ans, Youri met le cap sur la capitale française patrie des arts et de la bohème. Les cours à l’École nationale supérieure des beaux-arts (il est l’élève du professeur Robert Cami) et de l’École pratique des hautes études de la Sorbonne section sciences et sociales (histoire d’art, professeur Pierre Francastel) à Paris. le jour et, pour survivre, un boulot de nuit aux Halles.
Retour à Lausanne, il fréquentera les Beaux-Arts. Il décroche une bourse d’études et fréquente le Centre de la Gravure Contemporaine à Genève. Il y remportera un premier prix d’estampes pour des xylographies.
Il file à Zurich où il trouvera une place d’assistant auprès du fantasmatique et surréaliste Friederich Kuhn avec des incursions régulières chez l’hallucinant père d’Alien HR Giger.
Une autre bourse, décrochée en 1967 lui permet de poursuivre sa recherche artistique, à l’Université de Göteborg.
On le retrouve à New York où ils fréquentent les artistes contemporains, les artistes Pop art de la pomme, bien avant le succès retentissant d’un Serge Diakonoff il s’adonne au body painting sur des ravissants mannequins ou des étudiantes qui hantent les boites de nuit de Manhattan.

Polyglotte
Les langues ne sont pas un handicap pour lui, pas même une barrière. Il suffit de les apprendre et on se débrouille. Un état d’esprit qui a fait que lors de ses 12 années passées à Berne, il a fréquenté un peu toutes les nationalités. Un jour, l’ambassadeur d’Argentine l’invite dans son pays alors sous le régime des militaires dirigés par Juan Carlos Ongania. Youri s’y rend aussitôt et découvre une jeunesse underground lors de nombreuses soirées organisées avec les intellectuels de Buenos-Aires. Une manière pour eux de survivre malgré la dictature. On le retrouve au Venezuela. Le hasard, encore lui, fait qu’on lui confie les clés du théâtre Ateneo de Caracas alors sous la direction de Carlos Gimenez. Youri s’éclate. Il pourra mettre en scène ses propres pièces et produira des performances dont la fameuse troupe de danse «La Otra Tropa» avec, notamment, des improvisations de Debussy et Chopin pour l’œuvre «La Torta que camina». Il aura la chance de créer plusieurs œuvres pour ce théâtre et puis d’autres théâtres et fondations au Venezuela. La critique voyait au travers de ses œuvres une nouvelle vision du théâtre contemporain.

Op Art
il est un grand illusionniste au talent démesuré. Il suffit pour s’en rendre compte de se tenir, assis ou debout peu importe, les yeux rivés sur une de ses œuvres. Vite, parfois très vite, le monde chavire. Certains sont justes impressionnés par l’exercice de patience qu’il aura fallu à l’artiste pour inventer ces formes répétées à l’infini et qui elles-mêmes réunies donnent une autre dimension à l’oeuvre. D’autres se sentent comme attirés, aspirés, par ces gondolages optiques créés d’ombres et de lumières, agencées de manière à prendre des formes inexistantes sauf pour celui qui les regarde. D’autres encore se sentent mal. Ils doivent détourner le regard pour éviter une sorte de nausée causée par un roulis ou un tangage du cerveau. C’est le propre de l’art cinétique ou de l’Op Art maîtrisé. Des couleurs, des traits, des cercles, un agencement sophistiqué de lignes de différentes épaisseurs et l’illusion d’optique vibre jusqu’au ressenti physique. Youri le travaille jusqu’au bout des forces et des réticences de la rétine et d’un esprit sain. Car explique-t-il, «je calcule chaque ligne de manière à ce que les distances entre elles ou leur épaisseur créent une illusion. L’œil humain n’est pas capable de recevoir simultanément deux surfaces colorées violemment contrastées. Tout comme, la superposition de différentes trames entrelacées d’abord en noir et blanc puis en couleur donne un effet changeant dès que le regard se déplace alors que tout est statique».

Titulaires de différents prix, Youri a l’honneur d’être aux cimaises de différents musées comme Musée Popa à Porrentruy, Kunsthaus de Zürich, Cabinet des estampes de Genève, Sakima Art Museum Préfecture d’Okinawa, Japon. Paper Museum Kochi-Ken, Japon. Orensanz Foundation/Center for the Arts New York etc..

Les neurosciences
L’art en mouvement, voilà qui a de quoi intriguer les chercheurs qui depuis plusieurs années se penchent sérieusement sur les mystères du cerveau humain.L’effet de la cinétique sur des personnes ultrasensibles peut entrainer des nausées et un sérieux mal-être. Tout comme il peut calmer un cerveau en ébullition. Depuis 5 années maintenant, Youri a mené au CHUV (Centre hospitalier et universitaire vaudois) une étude scientifique dirigée par le Pr. Bogdan Draganski et le Laboratoire de Recherche en Neuroimagerie (LREN):le Brain project. Le but premier de cette étude était de «mieux comprendre les effets de l’Op Art sur le cerveau» et de quelle manière cet art peut être utile aux neurosciences. La phase « Brain Project 2 «  est maintenant entamée pour réaliser une plateforme Op art afin d’arriver à faire en sorte qu’une personne dépressive, stressée ou sujette à un problème psychique se sente rassérénée, bien avec elle-même face à une œuvre Op Art transformée uniquement pour cette personne.

Un livre
Un livre «L’Op Art rencontre les neurosciences» https://www.editionsfavre.com/livres/lop-art-rencontre-les-neurosciences/, publié chez Favre en 2022 décrit ces expériences avec des témoignages à l’appui. Un best-seller des livres d’art qui rencontre un franc succès car, semble-t-il, la perception des illusions semble intéresser aussi bien les scientifiques que les artistes.

Décembre 2022
Nina Brissot

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